Illustration par Elisa Alberte

Prologue

Liv

 

Trois mois plus tôt

 

À quel moment ai-je perdu le goût des choses ?

Quand ai-je cessé de croire que la vie avait quelque chose à m’offrir ?

Cela fait des semaines que ces questions tournent en boucle dans ma tête. Elles me tiennent éveillée la nuit, me réveillent en sursaut dans mon sommeil, me nouent l’estomac au point que je suis incapable d’avaler quoi que ce soit. Chaque jour, ces pensées parasites empoisonnent un peu plus mon esprit et creusent un trou béant dans ma poitrine qui m’empêche de respirer.

Pourtant, sur le papier, j’ai tout pour être heureuse et épanouie : une carrière florissante, une famille aimante et soudée, des amis sur lesquels je peux compter. Je ne suis pas à plaindre, loin de là. J’ai, selon les dires de certains, une vie de rêve ! Alors pourquoi ai-je le sentiment que tout ceci n’est qu’une vaste supercherie ? Que cette vie n’est pas la mienne ?

Je me suis engagée dans une voie que d’autres ont choisie pour moi, au point de me perdre en chemin. Je m’englue dans les sables mouvants d’une réalité qui m’échappe. Je m’y enlise sans possibilité d’en sortir. Le néant m’engloutit. Il grignote ce qu’il me reste de volonté, la ronge jusqu’à la moelle. Mon cœur bat, mais je ne ressens rien d’autre qu’un vide immense qui me donne le vertige. Mon esprit tourmenté rumine sans cesse et cela m’épuise.

Je suffoque.

Je ne veux plus de cette souffrance. J’ai envie que tout cela s’arrête.

Que tout s’arrête…

Je me dirige, tel un automate, jusqu’à la salle de bains. Un frisson me parcourt à l’instant où mes pieds nus foulent le sol en marbre blanc. C’est sans doute la première sensation que je perçois depuis des jours. Debout, face à la vasque en faïence, je croise mon reflet dans le miroir. L’image que me renvoie la surface polie fait peur à voir. Mon teint est cireux et mes cheveux sont en pagaille. De profonds cernes violacés assombrissent le contour de mes yeux. Mais ce qui me choque le plus, c’est mon regard : vide et inexpressif. Un regard mort. Je ne reconnais pas cette femme. Ce n’est pas moi. Troublée, je me détourne pour ne plus avoir à affronter l’affligeante réalité et ouvre l’armoire murale dissimulée derrière le miroir. J’avise les trois flacons cylindriques qui trônent sur l’étagère du haut. Sans me donner le temps de réfléchir, je m’empare des anxiolytiques et rebrousse chemin. De retour dans le salon, je dépose les médicaments sur la table basse en verre et fouille le buffet blanc laqué à la recherche d’une bouteille d’alcool. Je jette mon dévolu sur un Bourbon dont j’ignorais l’existence. Un vestige des quelques mois de vie commune avec mon ex, sans doute. Mon butin en main, je m’installe sur le tapis Shaggy bleu roi. Ses longs poils chatouillent mes jambes nues. La douceur de cette sensation contraste étrangement avec le sentiment de vide abyssal qui m’habite. D’une main fébrile, je débouche la bouteille de whisky et en avale une longue rasade à même le goulot. L’alcool s’épanche dans mon œsophage en une lente coulée brûlante qui me fait tousser. Je saisis un premier flacon et verse son contenu dans ma paume tremblante. Je scrute les petits comprimés blancs avec la certitude qu’ils ont le pouvoir d’étouffer ma souffrance. Ils sont la clé de ma délivrance. J’en avale une poignée à l’aide d’une gorgée d’alcool et rejette la tête en arrière pour faire passer le tout.

Mon cœur palpite dans ma poitrine, bien conscient que je viens d’emprunter un chemin sans retour possible. Cela ne m’empêche pas de réitérer mon geste à plusieurs reprises. Poignée après poignée, j’ingurgite les pilules jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une seule.

Les premiers effets de mon mélange délétère se font vite ressentir et je me hisse sur le canapé avant de m’y allonger. Ma tête commence à tourner lorsque je la pose contre l’accoudoir. Ma vue se brouille. Mes paupières s’alourdissent et j’ai du mal à les maintenir ouvertes. Mes membres sont de plus en plus gourds. Je peine à les bouger. Tout devient vaporeux. J’ai l’impression de flotter.

Je crois percevoir la sonnerie de mon téléphone portable. Le son est diffus, aussi lointain que mon esprit qui évolue entre la conscience et l’inconscience. Entre la vie et la mort.

 

Chapitre 1

Liv

 

08 mai 2022, New York

Comment un hurlement silencieux peut-il produire un vacarme aussi assourdissant ?

Cette question me traverse l’esprit tandis que mon regard se pose sur la reproduction sérigraphiée de la célèbre œuvre d’Edvard Munch. Accroché au mur qui me fait face, Le Cri me fascine autant qu’il me dérange. Ses couleurs flamboyantes tranchent avec le blanc immaculé de la cloison en crépis. Le personnage aux traits déformés me renvoie amèrement à ma propre condition. Sa façon de boucher ses oreilles avec ses mains comme s’il cherchait à échapper au tumulte ambiant me rappelle l’agitation intérieure qui m’ébranle.

Certains prétendent qu’à travers cette œuvre, l’artiste a voulu retranscrire ses angoisses. Moi, c’est à coup de médicaments que j’ai tenté d’étouffer les miennes. Au bout du compte, la conséquence est la même. Dans les deux cas, il s’agit d’un appel de détresse face à une souffrance dont la victime est aussi le bourreau.

— Comment vous sentez-vous aujourd’hui, mademoiselle Hudson ?

J’abaisse les yeux sur l’homme en blouse blanche, assis en face de moi. Les coudes en appui sur son bureau en teck clair, les mains jointes en triangle devant sa bouche, le docteur Cunning me scrute d’un regard pénétrant. Depuis qu’il me suit au sein de son unité de psychiatrie, il commence toujours ses consultations par la même question. Et comme à chaque fois, je mets quelques secondes à lui fournir une réponse.

— Bien… je crois.

D’un geste nerveux, je triture une maille effilée de mon gilet. Dire que je vais bien est un grand mot, mais en comparaison à l’état dans lequel le docteur Cunning m’a récupérée, j’ai tout d’une miraculée.

— Avez-vous retrouvé l’appétit ? poursuit-il.

— Un peu, oui… J’arrive à prendre trois repas par jour, comme vous me l’avez recommandé.

Je n’ose pas lui avouer que je picore plus que je ne mange. Tout ce que j’avale semble dépourvu de la moindre saveur.

— Qu’en est-il de votre sommeil ?

— Je n’ai plus autant d’insomnies qu’avant.

Il opine en signe d’approbation. Mes réponses paraissent le satisfaire. Je le regarde noircir le dossier ouvert devant lui de son écriture illisible pour le commun des mortels. Je me suis toujours demandé si l’option « écriture pattes de mouche » faisait partie intégrante de la formation des praticiens.

— De ce que vous me dites, il semble y avoir une amélioration depuis la dernière fois, constate-t-il. C’est une bonne chose. Vous avancez tout doucement sur la voie de la guérison.

Je réprime une moue peu convaincue. En dépit de ce qu’il prétend, je n’ai pas le sentiment de progresser sur cette fameuse « voie de la guérison ». Au contraire, j’ai l’impression de faire du sur-place, d’être prise au piège d’une cage de verre. Bien que le poids qui pesait sur ma poitrine se soit allégé au fil des jours, il n’a pas disparu pour autant. Comment savoir si je ne vais pas sombrer à nouveau ? À cette simple pensée, un nœud se forme au creux de mon estomac. J’essuie mes mains moites sur mon jean, en proie à une soudaine montée d’anxiété. Mon geste n’échappe pas à l’œil observateur de mon médecin.

— Y a-t-il quelque chose dont vous voudriez me parler, mademoiselle Hudson ?

Je mords l’intérieur de ma joue, hésitante. Finalement, je me décide à lui livrer ce qui me tourmente.

— Pensez-vous que… je sois apte à reprendre le travail ?

Le docteur Cunning me sonde en silence avant de me demander à son tour :

— Vous en sentez-vous capable ?

Si j’étais honnête avec moi-même, je lui répondrais que non. J’adore ce que je fais. C’est une véritable passion pour moi. Une vocation même. Toutefois, je ne peux pas ignorer les raisons qui m’ont conduite dans le cabinet d’un psychiatre. Le milieu dans lequel j’évolue est bien plus toxique que je ne l’aurais imaginé. À moins que ce ne soit moi qui n’aie pas les épaules assez solides pour poursuivre dans cette voie.

Un soupir de dépit s’échappe de mes lèvres pour toute réponse.

— Rien ne vous oblige à reprendre votre activité dès à présent, me rappelle-t-il, d’un ton bienveillant.

— Je le sais, oui… Mais beaucoup de personnes comptent sur moi. Je ne veux pas les décevoir davantage.

— Peut-être serait-il temps de penser un peu plus à vous, ne croyez-vous pas ?

Je relève les yeux en direction du docteur Cunning, interdite. Ses paroles me troublent. Elles mettent en lumière une vérité que j’ai longtemps occultée, celle où je fais passer les desiderata des autres avant les miens. La seule fois où j’ai eu le courage de m’affirmer, c’est lorsque j’ai fait un choix de vie différent de celui attendu par mes parents. Quand on voit où cela m’a menée, n’importe qui s’accorderait à dire que leurs peurs n’étaient peut-être pas infondées.

— Soyez indulgente avec vous-même, poursuit-il. Être en paix avec soi-même demande du temps et de la résilience.

Du temps et de la résilience?

Oui, c’est vrai. Je devrais me laisser une chance de me réconcilier avec celle que je suis au fond de moi et non celle que tout le monde veut que je sois.

Le docteur Cunning ouvre un des tiroirs de son bureau et en sort une brochure dépliante qu’il me tend. Je m’en saisis sans trop savoir ce que je suis censée en faire. Le titre inscrit sur le fascicule m’interpelle.

— New Hope ranch ? Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un ranch thérapeutique situé dans le Wyoming. Il est tenu par un couple d’amis.

La confusion doit se lire sur mon visage, car il s’empresse d’ajouter :

— Là-bas, les pensionnaires peuvent bénéficier de différentes approches thérapeutiques douces et notamment celle pratiquée avec les chevaux.

Je lui lance un regard d’incompréhension.

— Et vous voudriez que je m’y rende, c’est ça, docteur ?

— Je ne vous forcerai à rien. Mais je suis convaincu qu’un séjour d’un mois ou deux loin de la ville vous serait profitable.

Un mois ou deux ? Watkins ferait une syncope s’il entendait ça. Avec lui, l’adage « le temps, c’est de l’argent » prend tout son sens. Il ne jure que par les célèbres billets verts.

— Je ne sais pas… le Wyoming, c’est loin de New York…

Le docteur Cunning m’adresse un sourire indulgent.

— Est-ce vraiment la distance qui vous pose problème ?

Pas vraiment.

J’ai parcouru le monde en long, en large et en travers, ces dernières années. Alors, ce ne sont pas les mille huit cents miles qui séparent l’état de New York de celui du Wyoming qui m’effraient. Non, la véritable raison se trouve ailleurs. Que se passerait-il si ce séjour n’avait pas l’effet escompté sur moi, ou si je replongeais ? Comment l’annoncer à Watkins ? Et surtout, comment vais-je m’en sortir sans une figure familière et rassurante à mes côtés ?

Je n’ai jamais été très à l’aise face à des personnes que je ne connais pas. Je ne suis pas très douée pour les interactions sociales, c’est mon talon d’Achille depuis mon plus jeune âge. Sandy, elle, n’aurait pas ce problème. Elle ferait le grand saut dans l’inconnu sans se poser la moindre question, alors pourquoi ne serais-je pas capable d’en faire autant ? Ce constat ne fait qu’accroître la boule coincée au fond de mon estomac.

— Prenez le temps d’y réfléchir, me conseille le docteur Cunning. Vous vous devez bien ça !

Il a sans doute raison. Dieu, l’Univers ou quoi que ce soit, m’offre une opportunité exceptionnelle : une seconde chance. À moi d’en faire bon usage.

Dès que je quitte le bureau de consultation du docteur Cunning, le grand brun au visage fermé, assis dans la salle d’attente, attire mon attention. Les bras croisés et le regard dans le vague, Caleb semble perdu dans ses pensées. Son front se plisse en une barre d’inquiétude tandis que ses lèvres pincées forment une ligne horizontale. Il fronce le nez, sans doute dérangé par la forte odeur de désinfectant qui règne dans le couloir. D’aussi loin que je m’en souvienne, mon petit frère a toujours eu une sainte horreur des hôpitaux. Un comble pour un secouriste !

Caleb tourne la tête dans ma direction lorsqu’il m’entend approcher. Je lui adresse un faible sourire auquel il ne daigne pas répondre. Son attitude me chagrine, mais je ne peux pas lui reprocher d’être en colère. Je le serais sans doute tout autant que lui, si les rôles étaient inversés. J’ai à peine le temps d’arriver à sa hauteur qu’il se met debout, prêt à partir.

— Allons-y, grogne-t-il, les dents serrées.

Sans attendre une réponse de ma part, il se dirige à grandes enjambées vers la sortie. Je lui emboîte le pas pour ne pas me faire distancer.

C’est sous une pluie battante que nous rejoignons sa Ford Focus, garée sur le parking ouvert de l’hôpital. Nous sommes déjà au printemps, mais la météo reste changeante et il n’est pas rare d’être surpris par une subite averse. Malgré la faible distance qui sépare l’entrée du bâtiment du véhicule, Caleb et moi sommes complètement trempés lorsque nous nous engouffrons dans l’habitacle. Je l’entends pester dans sa barbe tout en allumant le chauffage. Son humeur bougonne n’est pas près de disparaître. Comme souvent à New York, la circulation devient désastreuse dès que le mauvais temps est de la partie, ce qui n’est pas pour arranger la nervosité de mon frère. Il n’est pas connu pour être quelqu’un de patient. Du coin de l’œil, je vois ses doigts agripper le cuir du volant avec tellement de force que ses jointures blanchissent. Je comprends qu’il arrive à saturation lorsqu’il dresse son majeur à l’attention du conducteur du véhicule qui nous suit.

— Apprends à conduire, Ducon !

— Caleb ! Calme-toi, s’il te plaît !

Il grommelle quelque chose que je ne parviens pas à saisir.

— Ce n’est pas la peine de m’accompagner à mes consultations si c’est pour te mettre dans des états pareils à chaque fois !

Mon frère me lance un regard assassin, la mâchoire crispée. Si je n’étais pas convaincue qu’il est incapable de faire du mal à une mouche, je craindrais sans doute pour ma vie.

— Peut-être que si t’étais moins égoïste, je n’aurais pas besoin de te conduire à ces foutues consultations !

Aïe!

Cela fait plus de dix semaines que j’ai tenté de commettre l’irréparable, pourtant sa rancœur ne semble pas s’apaiser. Même si je comprends les raisons de son ressentiment à mon égard, ses paroles me font mal. Elles me rappellent que mon geste a eu de lourdes répercussions sur mes proches.

Je tourne la tête vers la vitre latérale pour masquer les larmes qui affluent au bord de mes paupières. J’entends Caleb exhaler un long soupir à mes côtés.

— Pardon, Liv… Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je sais.

Comme souvent, lorsqu’il est en colère, les mots ont tendance à dépasser sa pensée. Toutefois, je ne peux pas m’empêcher de croire qu’il y a un fond de vérité dans ce qu’il vient de dire. En tentant de mettre fin à mes jours, je n’ai songé qu’à la souffrance qui me rongeait sans imaginer celle que j’allais causer à mon entourage. Mais lorsque l’on erre dans ses propres ténèbres et que l’on est en proie à ses démons, tout le reste disparaît derrière un écran de fumée.

Caleb et moi demeurons silencieux le reste du trajet. Seuls le bruit de la pluie qui s’abat sur la carrosserie et le crissement des essuie-glaces sur les vitres viennent perturber ce calme apparent. La tempête n’est jamais très loin. Nous mettons deux fois plus de temps que d’habitude pour rejoindre le petit deux-pièces que je loue dans le Queens. J’aurais très bien pu retourner dans mon appartement de Manhattan, bien plus spacieux et confortable, mais je ne me sens pas encore prête à franchir le cap. Dans mon esprit, ce lieu est le symbole de ma descente aux enfers. Peut-être que je devrais songer à m’en séparer.

Une fois n’est pas coutume, Caleb met un point d’honneur à me raccompagner jusqu’à mon domicile temporaire. En entrant, il scanne la pièce principale du regard pour vérifier qu’il n’y a rien de suspect. Tout comme nos parents, il semble craindre que j’attente à nouveau à mes jours. Mes tentatives pour les rassurer à ce propos ne paraissent pas porter leurs fruits. À leurs yeux, je reste une bombe à retardement que l’on doit surveiller comme du lait sur le feu.

— Merci de m’avoir ramenée, Cal.

Mon frère tique en entendant le surnom que je lui ai donné lorsque nous étions petits, comme si ce souvenir était devenu douloureux pour lui.

— Ouais… Bon, faut que j’y aille, lâche-t-il.

Son ton froid me serre le cœur. La distance qu’il instaure entre nous est insoutenable. Comment en sommes-nous arrivés-là ? J’ai la désagréable impression que nous sommes devenus des étrangers l’un pour l’autre, alors que nous avons toujours été très complices.

Il a déjà atteint l’entrée lorsque je le rattrape et saisis son avant-bras pour l’arrêter.

— Non, attends ! Il faut qu’on parle.

— Pas maintenant, Liv ! J’ai des choses à faire !

— Si ! Maintenant ! Je ne te laisserai pas franchir cette porte tant que l’on n’aura pas eu une vraie discussion.

Avec son gabarit, Caleb n’aurait aucun mal à me repousser s’il le voulait. Mais je sais qu’il n’en fera rien. Il me lance un regard agacé, les sourcils froncés. Voyant que je ne suis pas prête à céder, il lâche un soupir exaspéré avant de croiser les bras sur son torse.

— Très bien. Dans ce cas, commence !

Sa réponse me prend de court. Je m’attendais à plus de résistance de sa part.

— Je…

— Vas-y, Liv ! Je t’écoute.

Malgré son ton calme, je devine sa colère sous-jacente. Il est plus que temps de crever l’abcès. Je veux retrouver celui avec qui je partage tout depuis ma plus tendre enfance. Je veux retrouver mon petit frère. Je prends une longue inspiration pour me donner du courage et déclare :

— Je suis désolée, Caleb.

— Ouais, tu me l’as déjà dit.

Avec douceur, je pose mes mains sur ses avant-bras croisés et plonge mon regard dans le sien.

— Je le suis sincèrement.

Bien que fugace, je perçois une lueur de tendresse dans ses yeux. La seconde suivante, je le sens se crisper à nouveau. Il recule d’un pas, les poings serrés le long de son corps.

— Tu crois vraiment que tes excuses vont suffire pour tout effacer ? Tu n’imagines pas dans quel état étaient les parents lorsqu’ils ont appris la nouvelle !

— Je n’ai jamais voulu vous faire souffrir, je te le jure !

— Comment est-ce qu’il aurait pu en être autrement ? Dis-moi, ce qui, dans ton geste, n’était pas censé nous faire souffrir ?

Je secoue la tête de gauche à droite en signe de dénégation. Les larmes que je contenais depuis un moment jaillissent de mes yeux et roulent le long de mes joues.

— As-tu la moindre idée de ce que j’ai ressenti en te retrouvant inconsciente au milieu de ton salon ?

— Je suis désolée ! Je suis désolée !

J’implore son pardon parce qu’à cet instant, c’est la seule chose que je puisse faire.

— Putain, Liv ! Tu as essayé de te tuer !

Je me fige, tétanisée par la dureté de ses mots. C’est pourtant la vérité. J’ai bel et bien tenté de mettre fin à mes jours. En réalité, je ne souhaitais pas mourir. Pas vraiment. Je voulais juste tuer ma douleur, la réduire au silence.

— J’ai passé près de quinze longues minutes à te faire un massage cardiaque ! reprend-il d’une voix tremblante. Quinze minutes à essayer de te maintenir en vie ! J’ai cru te perdre ce jour-là. J’ai vraiment cru te perdre…

Un hoquet de douleur s’échappe de mes lèvres en entendant sa confession. Je sais que c’est lui qui m’a découverte ce jour-là. Seulement, je n’avais pas songé au traumatisme que cela a engendré chez lui.

Mon Dieu, Caleb…

Le visage caché dans ses paumes, mon frère se laisse glisser contre le mur. Des sanglots secouent son corps. Je tombe à genoux à ses côtés et passe mes bras autour de ses larges épaules. Pour la première fois depuis trois mois, il ne me repousse pas. Au contraire, il me rend mon étreinte avec force.

— Ne me fais plus jamais ça, Liv, me supplie-t-il, la voix enrouée par les pleurs. Je ne le supporterai pas.

— Je te le promets, petit frère. Je te le promets.

Je vais tout mettre en œuvre pour m’en sortir. Je ne veux plus voir la tristesse et la culpabilité assombrir le regard de mes proches. Je ne veux plus les voir pleurer à cause de moi.

Une fois Caleb parti, je fouille dans mon sac à la recherche de la brochure que m’a donnée le docteur Cunning. Je fixe la première page du prospectus comme si toutes les réponses à mes questions s’y trouvaient. La photo d’un couple de sexagénaires posant au côté d’un cheval à la robe sombre a quelque chose d’apaisant. Les sourires radieux qu’ils arborent me donnent envie de croire que je pourrais, moi aussi, retrouver le mien, un jour.

New Hope.

Oui. Peut-être est-il temps pour moi de partir en quête d’un nouvel espoir.

Sandy, Watkins et les autres vont devoir attendre, car je ne vais pas reprendre le travail avant un moment.

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