Scène Bonus

Illustration par @la_romance_livresque_


Renji


Une odeur d’alcool et de transpiration assaille mes narines à la seconde où j’atteins le sous-sol du Jashi. Les enceintes murales crachent un son électro qui sature mes tympans et fait pulser mon cœur dans ma poitrine. Ce n’est pas ma musique de prédilection, loin de là. Je préfère les accords envoûtants d’une flute shakuhachi ou les percussions brutes d’un tambour taiko. Ce sont les seules sonorités qui parviennent à apaiser le flot continu de mes pensées. Mais tout le monde n’est pas capable d’apprécier cet art musical. Il ne convient pas à nightclub branché comme celui-ci.

Je traverse la salle bondée d’un pas tranquille, Ryōsuke et Takumi sur mes talons. Malgré la climatisation qui tourne à plein régime, des perles de sueur dévalent mon échine. Si je croyais à l’enfer, je pourrais presque m’imaginer être à ses portes tant la chaleur est suffocante. La lumière rougeâtre diffusée par les lanternes en papier suspendues au plafond renforce cet effet.

Bienvenue dans mon monde!

Je coule un regard distrait vers les alcôves privatives. Elles sont toutes occupées. Au vu de l’affluence de soir, les caisses du Jashi vont faire le plein, assurant à l’Oniwara-kai une belle rentrée d’argent. Yoshida va être ravi de l’apprendre.

Malgré la foule compacte, mes hommes et moi n’avons aucun mal à nous frayer un chemin. Instinctivement, les clubbeurs s’écartent sur notre passage, le regard baissé sur leurs chaussures.

Lorsque nous atteignons la partie privée, Ryōsuke tire le lourd rideau en velours pourpre avant d’ouvrir la porte capitonnée qui sépare l’espace réservé aux membres du clan du reste de l’établissement. Son atmosphère feutrée et intimiste tranche avec l’ambiance bruyante et frénétique qui règne de l’autre côté du battant. Deux mondes qui se côtoient sans jamais se mêler.

À en juger par les rires qui fusent et les éclats de voix, les hommes sont d’humeur festive. L’approche du week-end n’y est sans doute pas étrangère. Ils savent qu’ils vont pouvoir décompresser d’une semaine chargée.

Un sourire amusé aux lèvres, je les regarde se chamailler autour d’un jeu de go, pendant que des jeunes femmes en tenues légères leur servent de l’alcool à profusion. Ils interrompent leur partie pour me saluer avec respect tandis que je m’avance dans la pièce.

Je déboutonne ma veste et me laisse tomber dans un fauteuil en velours noir. Ryōsuke et Takumi s’installent à mes côtés. Ce dernier toussote dans son poing, incommodé par les volutes âcres de cigares qui flottent dans l’air. Ryōsuke esquisse un sourire moqueur avant de me lancer un regard entendu. Il semble penser la même chose que moi : ce gamin n’a pas sa place au sein du clan.

Je réprime un soupir de dépit et interpelle une des filles d’un signe de la main pour lui commander un verre de whisky sec. Il me faut au moins ça pour me détendre de cette semaine interminable.

Une fois servi, je me lève de mon siège et reboutonne ma veste.

— On s’en va déjà, boss ? m’interroge Ryōsuke, l’air déçu.

— Non, reste ici. Je vais juste faire un tour de l’autre côté.

Mon bras droit approuve d’un hochement de tête, visiblement soulagé.

— Garde un œil sur lui, lui intimé-je en désignant Takumi d’un coup de menton.

Enfoncé dans son fauteuil, le regard hagard, il donne l’impression de ne pas savoir ce qu’il fait là. En toute honnêteté, je me pose la même question.

— Ouais, ça marche ! me lance Ryōsuke tout en reluquant une des serveuses d’un œil lubrique.

Je secoue la tête, désabusé. A-t-il seulement écouté ce que je lui ai dit ?

Je laisse mes hommes et rejoins la salle principale du Jashi. L’alcool aidant, la musique me semble presque supportable. Posté dans un coin, j’observe la piste de danse. Les corps se déhanchent, ondulent les uns contre les autres dans des mouvements indolents, au bord de l’abandon. Quel genre de plaisir ressent-on lorsqu’on lâche prise de cette façon ? Est-ce aussi libérateur que ça en a l’air ?

À quoi bon me torturer l’esprit avec des questionnements futiles ? Comme le dirait Yoshida : celui qui baisse sa garde, même un instant, ne voit jamais la lame qui le transperce.

Voilà l’une des raisons pour lesquelles le monde des civils et celui des yakuzas ne se mélangent pas. Quand eux s’amusent, nous contrôlons dans l’ombre.

Je porte mon verre à mes lèvres d’un air absent lorsqu’une fragrance étrangement familière me tire de mes pensées. Elle émane de la jeune femme qui vient de passer devant moi. Entraînée par son amie, elle se dirige vers la piste de danse.

Sa robe rouge contraste avec sa peau noire et met en valeur ses jambes fuselées. Ses longues dreadlocks sombres sont relevées en queue de cheval haute. Un sentiment de déjà-vu m’envahit. Les traits de son visage m’évoquent quelque chose, mais je suis incapable de me souvenir où je l’ai croisée.

Les deux jeunes femmes disparaissent, englouties par la foule de danseurs avant que je puisse réagir. Je les cherche du regard, sans succès. Leur apparition était aussi fugace qu’un battement d’ailes de papillon.

Un mystérieux papillon de nuit…

 Troublé, je termine mon verre d’une seule traite avant de quitter mon poste d’observation.


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